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En matière de grossesse et de parentalité, il n’y a pas de mode d’emploi clé-en-main, tout change sans cesse ! Et le contexte et la perception qu’on en a…

C’est pourquoi au Centre de thérapie brève et stratégique à Lyon, nous disons aux futurs parents qu’ils s’embarquent pour « 9 mois sans mode d’emploi » et que cela va durer après la naissance !

Tout se passe pourtant comme s’il fallait opter une bonne fois pour toutes pour LA juste attitude, ce qui est terrifiant et impossible.

Le suivi de grossesse très médicalisé, l’accouchement, l’allaitement et les directives en termes de parentalité sur la nourriture, la digestion, le sommeil et l’éducation en général sont autant de sources fructueuses d’angoisses, d’idées obsédantes et d’émotions envahissantes comme la culpabilité ou la tristesse.

L’interruption volontaire de grossesse peut générer une forte culpabilité selon la situation évidemment, mais l’interruption thérapeutique de grossesse aussi. Peut-être même plus inévitablement en terme de logique de problème et de logique de communication selon l’Ecole de Palo Alto : les médecins, les sages-femmes, la famille et l’entourage au sens large envoient le message : « Tu ne pouvais pas faire autrement ! Tu as eu raison » alors un violent message retour (feed-back) arrive au cœur de la maman : « mais si, j’aurais peut-être dû l’accepter ainsi, peut-être que cela ce serait bien passé ». Et alors le cercle vicieux de la souffrance est en route via la culpabilité.

Claire s’assoit en face de moi, croise ses longues jambes et commence ainsi :

« – J’ai dû subir une ITG et faire tuer mon bébé il y a un an, c’était affreux. »

Ses yeux sont sombres, durs et vides. Elle m’a dit cela comme un robot, comme un légiste me dis-je.

Elle explique qu’au moment de l’échographie morphologique, toute à la joie de voir son bébé, une fille, accompagnée de son mari et de son fils de 14 mois, la situation lui avait échappé. Tout a basculé en quelques secondes : l’échographiste s’est tendue, elle a zoomé, remesuré, recalculé : « il y a quelque chose qui ne va pas au niveau de son cervelet, il est hypoplasique ? Ça ne va pas du tout… »

Elle a vécu ensuite, un mois avec son bébé en sursis, prise en charge par un collège de médecins organisé en forme de cellule de « diagnostic anténatal ». Un mois pour comprendre qu’il n’y a rien à comprendre, pas d’explication : « la génétique sûrement mais on n’a pas identifié le gène », pas de trisomie, pas de maladie, rien et pourtant il a fallu la tuer.

« – Le gynécologue qui me suivait régulièrement, n’a été d’aucun secours : « Ton bébé n’a pas de cerveau, fin de l’histoire, tu vas avorter et tu verras rien, point !»

– “Point”, comment cela « Point » ? « Rien voir » ? Mais je veux tout voir, moi ! Avorter ? Mais mon bébé bouge dans mon ventre, on ne peut pas parler d’avortement ? Si ? Je ne comprenais rien mais je comprenais que ce serait l’enfer. Ce fut l’enfer, comme un long, très long cauchemar. Aujourd’hui encore je me sens dans un cauchemar, comme si j’allais me réveiller et pourtant je suis bien réveillée : la vie a continué, imperturbable, implacable, trop chiante : j’aurais voulu mourir avec elle mais on ne décide pas de mourir par la force de la pensée malheureusement, et puis il y avait mon fils et leur père. Je sais que c’était la meilleure solution pour elle et pour ma famille, mais je m’en veux quand même, encore et toujours.

– Pardonnez-moi mais on dirait que c’était la meilleure solution pour elle, pour votre fils et votre mari, mais pour vous ? Et vous ? Vous vouliez quoi en fait, Claire ?

– Je ne sais pas. A l’annonce violente et stupéfiante, j’ai pensé me sauver avec elle. J’irai dans un autre pays, là où il n’y a pas d’échographies, pas de mesures, je me répétais cela tout le temps.

Un genre d’endroit primitif, une île ? Qu’on nous foute la paix : c’est trop tard ! Je l’aime, c’est trop tard !

Petit à petit, les jours passant, je me suis raisonnée : « je suis sa maman, je dois prendre mes responsabilités et faire le mieux pour elle » alors j’ai décidé que le mieux c’était de la renvoyer d’où elle venait. On nous assurait un retard moteur et peut-être un retard mental : je voulais faire ce qu’il faut : lui donner ce corps, cette vie, cela me paraissait inadéquat, pas digne d’une bonne mère.

Tu parles d’une bonne mère ! J’ai assassiné mon bébé ! Je n’aurais pas dû, je me sens si coupable. Elle est où maintenant ? Son corps est au cimetière mais elle ? Je n’oublierai jamais cet autre gynéco qui pleurait lorsqu’il a pratiqué le geste létal sur elle. Sans ses larmes, je serais devenue folle je crois.  J’ai dû accoucher aussi, je l’ai vue, je l’ai embrassée. D’ailleurs, elle avait la même odeur que son frère quand il est né. Oh et elle était si petite et si belle : un ange !

– Claire, je suis vraiment très touchée par ce que vous décrivez, vous avez dû emmener votre bébé à la mort et vous êtes … Il n’y a pas de terme, je crois. On dit “orphelin“ pour un enfant qui a perdu ses parents mais pour une maman qui a perdu son enfant, on ne dit rien, il n’y a pas de mot. C’est contre nature semble-t-il puisqu’il n’existe pas d’adjectif dans notre vocabulaire pour décrire cet état. C’est vraiment horrible ce que vous avez vécu. Mais au-delà de la tristesse, j’ai l’impression qu’il y a cette culpabilité immense qui vous fait du mal et vous use, lancinante, non ?

– Si et c’est étrange, c’est comme si c’était presque plus facile au début, juste après sa mort. J’ai l’impression que je faisais face, que j’étais plus forte à ce moment-là. Aujourd’hui je me sens beaucoup plus perturbée. L’annonce de cette nouvelle grossesse a comme déclenché en moi un truc torturant. Chaque jour, je négocie avec moi-même, je me dis sans cesse une chose et son contraire : “Tu n’aurais pas dû“ puis immédiatement “Si, tu n’avais pas le choix, c’était mieux pour elle“. Je ne sais plus où j’en suis. En fait c’est depuis que cet anesthésiste odieux a saisi mon dossier en s’exclamant : « Ah mais il y en a un de vivant parmi tout cela ? »

– Mais non ! Il a dit cela ? Mais qu’avez-vous répondu ?

– J’ai dit avec une petite voix de gamine : “Quand même oui, j’ai mon fils. “

– Je lui aurais arraché un œil à votre place, mais quel con !

– Oui c’est sûr, en même temps c’était pas faux : j’ai eu une GEU en guise de première grossesse et vécu plusieurs fausses-couches.

– D’accord mais vous ne m’enlèverez pas l’idée que ce soignant était un mufle, tout simplement.

– En tout cas depuis cette phrase, je me sens de plus en plus mal. Je pense tout le temps à cette décision, à ce qu’on lui a fait. A ce que je lui ai fait.

– Claire, il va falloir qu’on s’occupe mieux de votre culpabilité. Cette émotion est un supplice. Comme quelque chose qui vous transperce le cœur puis se retire et vous transperce à nouveau, sans relâche. Vous vous sentez coupable d’avoir tué votre bébé alors dont acte. Vous l’êtes.

Quand on est coupable de quelque chose le plus important est, je crois, de l’accepter et de trouver un moyen de réparer.

– Comment voulez-vous que je répare ? Elle est morte et enterrée.

– Je vais vous demander de lui parler. C’est un peu bizarre mais dites-lui ce que vous me dites à moi !

Que vous êtes désolée, qu’elle vous manque, que vous l’aimez tant et plus encore. Qu’elle est votre fille et que vous regrettez de l’avoir fait repartir, que vous auriez aimé la connaitre et qu’aujourd’hui vous voulez trouver un moyen de réparer cela. Un moyen de lui demander pardon et de faire quelque chose pour elle. Peut-être pourriez-vous le faire un soir avant de vous coucher, comme une prière et puis le lendemain matin, soit elle vous aura envoyé un signe, une idée d’une manière de réparer et alors vous le ferez, soit elle ne l’aura pas fait ce qui voudra dire qu’elle n’a besoin de rien, que tout va bien là où elle est et qu’elle n’attend rien de vous. »

Elle se met à pleurer de grosses larmes. Ses yeux jusqu’alors étaient des barricades empêchant l’accès. Enfin ils ont cédé le passage. Je laisse donc s’écouler deux longues minutes je crois, pour qu’elle puisse pleurer en paix. Nous avons alors partagé un instant de recueillement intense. C’était un moment comme quand on est au cimetière, au-dessus du caveau, regardant une dernière fois le cercueil de celui qu’on a perdu, imaginant son corps à l’intérieur.

« – Oui je vais le faire dit-elle au bout d’un moment. »

………….. 

La culpabilité est une émotion lancinante qui nous fait tergiverser en quelque sorte. Ce qui crée de la souffrance c’est cette oscillation de type : « je suis coupable, mais non peut-être pas, mais si… » ce qui revient, en réalité, à une manière de lutter contre l’émotion. Le fait de prendre la culpabilité en lui disant « oui » est dans ce cas précis un 180° par rapport à ce que faisait cette patiente et son entourage.

On passe de « je suis coupable mais peut-être pas » à  « je suis coupable et je trouve un moyen de me racheter, de réparer ». Il faut stopper cette oscillation pour accueillir pour de bon la culpabilité.

L’enrobage poétique si j’ose dire, ou spirituel est une manoeuvre stratégique pour que la patiente accueille son émotion et régule mieux ainsi avec elle-même. Alors la tristesse peut se frayer un chemin puisqu’elle n’est pas stoppée par la culpabilité qui l’empêchait de passer. Ensuite seulement, la tristesse peut faire son travail d’émotion protectrice : la personne peut commencer à soigner sa blessure. Enfin la vérité n’existant pas, j’aime l’idée de pouvoir faire quelque chose au-delà de la mort et de la fin d’une histoire. Mais il s’agit là de mon simple point de vue personnel. Ainsi je crois assez en ce stratagème mais peut-être qu’une stratégie est d’autant plus efficace qu’elle est sincère !

…………

Elle revient me voir quinze jours plus tard.

Elle a décidé de parler à son bébé le soir-même de notre consultation Elle lui a demandé pardon, elle lui a expliqué son choix, ses regrets et a cherché à savoir que faire pour expier cette immense faute.

Le lendemain matin, tout était clair : elle devait planter un jasmin à l’entrée de la maison. Près du porche, au soleil et à l’abri du vent. Ce serait une trace de son passage dans sa vie, de sa présence pour toujours.

Elle m’a aussi dit qu’elle se sentait si joyeuse d’avoir son fils et d’attendre cet autre bébé, qu’elle était contente d’être leur maman, qu’elle se sentait chanceuse.

J’ai reçu un faire-part quelques mois plus tard, je ne l’ai pas revue.